Affrication de /t/ et /d/
Description du phénomène
Quand elles sont suivies par les voyelles fermées antérieures /i/ et /y/, de même que par les semi-consonnes /j/ et /ɥ/, les consonnes /t/ et /d/ ont tendance à être affriquées en [t͜s] et [d͜z], c’est-à-dire qu’elles laissent entendre un bruit de friction entre leur explosion et le début de la voyelle ou de la semi-consonne qui suit. Ce bruit de friction s’apparente à celui des constrictives /s/ et /z/. On désigne aussi parfois ce phénomène par le terme d’assibilation.
Symboles phonétiques
Pour transcrire les consonnes affriquées sourdes et sonores, on utilise les symboles [t͜s] et [d͜z] respectivement. La ligature (ou tie bar), unissant les deux symboles, peut indifféremment être souscrite ou suscrite : [t͡s] et [d͡z].
Exemples
tire — [t͜siʁ] — [tiʁ]
dur — [d͜zyʁ] — [dyʁ]
cette image — [sɛt͜simaʒ] — [sɛtimaʒ]
son soutien — [sɔ̃sut͜sjẽ] — [sɔ̃sutjẽ]
tuile — [t͜sɥɪl] — [tɥɪl]
Types de conditionnement
À l’intérieur d’un mot, la règle s’applique de façon catégorique pour /t/ et /d/, peu importe leur position dans le mot, lorsque ces deux consonnes se trouvent suivies des voyelles /i/ et /y/ ou des semi-consonnes /j/ et /ɥ/. Toutefois la règle est variable ou facultative lorsque la consonne et la voyelle appartiennent à deux mots différents, sauf peut-être dans certaines constructions avec un pronom clitique de type vient-il ? où elle s’applique obligatoirement.
À l’intérieur du mot, le phénomène s’applique de façon catégorique pour l’ensemble des locuteurs du Québec et en constitue d’ailleurs un trait caractéristique. On considère que ce phénomène ne s’applique normalement pas pour les locuteurs de la variété acadienne qu’on retrouve au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et au Québec dans les régions de la Gaspésie et de la Côte-Nord. King et Ryan (1989) observent cependant le phénomène d’affrication chez des locuteurs acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard. Le phénomène ne se retrouve pas de façon marquée en français européen.
En français parlé au Québec, les locuteurs et les locutrices, peu importe leur groupe social d’appartenance, affriquent ces deux consonnes devant /i/, /y/, /j/ /ɥ/.
Dumas (1987) affirme que l’affrication ne se produit pas dans un certain type de parole chantée. Il ajoute que les réalisations affriquées passent inaperçues en parole normale et ne sont pas sujettes à une évaluation négative.
Cette prononciation est relativement ancienne au Québec où elle est attestée depuis au moins le début du XVIIIe siècle selon Juneau (1972). On ne la retrouve que très sporadiquement en France et surtout dans des régions qui ont fourni peu de colons à la Nouvelle-France. Depuis le latin, /t/ et /d/ ont eu tendance à s’affriquer devant une voyelle fermée.
(latin) cantionem > (ancien français) tchanson > chanson
Il semble donc s’agir là d’une possibilité inhérente à la langue qui s’est trouvée réalisée de différentes façons dans les divers parlers.
Liens avec d’autres phénomènes
Voir la rubrique concernant la palatalisation de /t/ et /d/.
Charbonneau 1955a, 1955b Charbonneau et Jacques 1972 Des Marchais 1979 Dumas 1987 Gendron 1970 Haden 1941 Holder 1972 Hull 1956, 1966, 1968 Juneau 1972 King et Ryan 1989 Marchal 1980 McLaughlin 1986a Morgan 1978 Picard 1983 Rousseau 1940 Santerre 1976f Thogmartin 1974 Vinay 1973 Walker 1979, 1980, 1984