Variantes de /wa/

essentiel
Mots clés

phono, phonétique, Québec, Canada, français, langue, phonétisme, variation, régions, régional, social, style, sociolinguistique

Description du phénomène

La diphtongue /wa/ connaît plusieurs réalisations phonétiques en français québécois. Ces variantes sont tantôt conditionnées par l’environnement linguistique, tantôt liées à des items lexicaux particuliers.

Symboles phonétiques

Les variantes de la diphtongue /wa/ sont données par les symboles suivants : [we], [wɛ], [wɛ:], [wa], [wɑ], [wɔ], [wɑ], [wa͜ɛ], [wa], [wa͜i], [wɛ͜e], [wɛ͜i], [e], [ɛ], [ɔ].

Exemples

moi — [mwe] — [mwa]

avoine — [avwɛn] — [avwan]

noir — [nwɛ:ʁ] — [nwɑʁ]

trois — [tʁwɔ] — [tʁwɑ]

poivre — [pwɛ͜ivʁ] — [pwɑvʁ]

droit — [dʁɛt] — [dʁwa]

poigne — [pɔɲ] — [pwaɲ]

Types de conditionnement

1. L’emploi de [wɛ] ou [wa]

[wɛ] et [wa] sont les variantes employées dans la plupart des mots : roi, loi, étoile, doivent, noir, avoir. Certains de ces mots peuvent aussi se prononcer en [we], plus spécialement les pronoms personnels moi et toi et dans certains verbes monosyllabiques tels doit, boit. La variante [we] est aussi possible en syllabe inaccentuée : toilette, voiture. En syllabe fermée par une consonne allongeante ou en présence d’un [ɜ] historiquement long, une réalisation diphtonguée du noyau [ɛ] est probable, surtout en syllabe accentuée : Françoise, coiffe, poire. Paradis (1988) a également montré que, dans le parler du Saguenay, une variante [wɑ] était également possible dans ce contexte. Pour un nombre restreint de mots, on observe une simplification du groupe [wa] / [wɛ] : crois [kʁe], droit [dʁɛt], poigne [pɔɲ].

2. L’emploi de [wɑ]

La variante [wɑ] est employée dans une série limitée de mots : pois, poids, bois, noix, trois, mois. Le /a/ final de /wa/ se postériorise alors en [ɑ], lequel peut aussi subir une fermeture en [ɔ]. À noter qu’en français acadien, la postériorisation de [wa] à [wɑ], en syllabe ouverte accentuée, est générale.

Ces phénomènes ont été observés de façon générale au Québec par Geoffrion (1934), Gendron (1966a, 1966b), Picard (1974a) et Paradis (1988). Ils sont aussi relevés de façon plus spécifique à Sainte-Anne de Beaupré par Squair (1888) et en Beauce par Lorent (1977) et Morgan (1975). Dumas (1987) soutient que les gens de Québec sont plus enclins à diphtonguer des mots comme soirée et croiser que les gens de Montréal. Ces diverses variantes sont aussi signalées dans le Nord-Est du Nouveau-Brunswick par Flikeid (1984), à Windsor par Hull (1956), au Manitoba par Thogmartin (1974). En Acadie, le [wɔ] en syllabe ouverte est presque systématique.

Paradis (1988) montre que, dans le parler de Chicoutimi-Jonquière, l’âge a un effet sur l’utilisation des variantes de /wa/. Les locuteurs plus âgés privilégient la prononciation en [wɛ] alors que les plus jeunes utilisent plus souvent la prononciation en [wa]. Il montre également que les réalisations [wɑ] pour /wɜ/ et /wa/ + consonne allongeante sont plus marquées chez les femmes que chez les hommes. Picard (1974a), quant à lui, note que la population éduquée utilise surtout [wa] et [wæ] alors que la majorité des locuteurs du français québécois utilisent les variantes [wa͜i], [we], [wɛ] ou [ɛ].

Pour l’Acadie, les travaux de Flikeid (1984) ont montré que l’utilisation de la forme [wɛ] est fonction de l’âge et du groupe social d’appartenance. En Acadie, comme au Québec, ce sont les locuteurs les plus âgés et les moins favorisés économiquement qui utilisent le plus la variante [wɛ] (par rapport à la prononciation [wa]). En outre, les femmes auraient tendance à utiliser plus souvent la prononciation [wa] que les hommes.

Plus le sujet porte attention à sa façon de parler, plus ses réalisations de la diphtongue /wa/ s’alignent sur celles du français standard, soit sur [wa] (Flikeid 1984, Thogmartin 1974, Thomas 1986).

En ancien français, les mots qui sont en /wa/ aujourd’hui se prononçaient en [ɔi]. Par une série d’étapes, tous les mots en [ɔi] ont fini par se prononcer en [wɛ]. L’hésitation entre les réalisations en [ɛ] et en [wɛ] date du XIVe siècle. C’est de cette époque que datent les prononciations [dʁɛt], [kʁɛʁ] pour droite et croire. C’est aussi à cette époque que les terminaisons en [ɛ] de certains adjectifs (anglois > anglais) et des formes verbales à l’imparfait et au conditionnel (étois > étais) ont remplacé les anciennes prononciations en [wɛ].

Entre cette période et la fin du XVIIIe siècle, le [wɛ] était utilisé par la cour et par toutes les couches favorisées, alors que le [wa] l’était par le peuple et la petite bourgeoisie. Ce n’est qu’après la Révolution que le [wa] va s’imposer définitivement. La réalisation en [wɑ] des mots bois, pois, poids, trois, mois, noix remonte au XVIIe siècle. La forme en [we] des pronoms personnels et de quelques verbes très courants provient d’une tendance qui existe depuis le XVIIe siècle et qui consiste à avoir /e/ en syllabe ouverte et /ɛ/ en syllabe fermée. La variation dans la réalisation de /wa/ en français québécois a été remarquée dès le XIXe siècle.

Liens avec d’autres phénomènes

Voir les rubriques concernant l’ouverture du /ɛ/ devant /ʀ/ + consonne, la postériorisation de la voyelle /a/, la fermeture du /ɑ/ et la diphtongaison.

Bibliographie

Dumas 1987 Flikeid 1984 Gendron 1966a, 1966b Geoffrion 1934 Hull 1956 Juneau 1972 Lorent 1977 Morgan 1975 Paradis 1988 Picard 1974a Squair 1888 Thogmartin 1974 Thomas 1986 Walker 1984

Réutilisation