Variantes de la consonne /ʁ/

essentiel

Description du phénomène

La consonne /ʁ/ connaît un très grand nombre de réalisations phonétiques en français québécois, parmi lesquelles les variantes [ʁ], [r], [ʀ] et [ɹ] sont les plus fréquentes. Il existe également des contextes dans lesquels /ʁ/ tombe ou se vocalise.

Dans une langue donnée, le symbole généralement utilisé pour transcrire un phonème coïncide avec le symbole de la variante de prononciation la plus fréquente et la plus neutre qui lui corresponde dans l’usage. Néanmoins, la relation entre un phonème et le symbole utilisé pour le transcrire reste strictement arbitraire.

En français, face aux nombreuses variantes de prononciation de la consonne /ʁ/, ce principe d’arbitrarité s’applique avec force. Selon les auteurs, la transcription phonologique de cette consonne est /ʀ/ (LANCERDY & RENARD, 1977 ; LÉON, 1992), /r/ (MARTINET, 1960 ; OSTIGUY et TOUSIGNANT, 1996) ou /ʁ/ (VAISSIÈRE, 2006). Pour notre part, nous avons choisi d’utiliser le symbole /ʁ/ parce que cette variante la plus fréquente en français contemporain.

Symboles phonétiques

  • Le symbole [ʁ] représente une constrictive (ou fricative) dorso-uvulaire.

  • Le symbole [r] représente une consonne roulée apico-alvéolaire.

  • Le symbole [ʀ] correspond également à une consonne roulée, appelée r grasseyé. Cette consonne est produite par un contact répété du dos de la langue avec le voile du palais. Comme la variante fricative [ʁ], elle est dorso-uvulaire.

  • Comme en anglais américain, le phonème /ʀ/ peut aussi être réalisé [ɹ] ou [ɻ] en français québécois. Le symbole [ɹ] représente une spirante dentale, alvéolaire et post-alvéolaire tandis que le symbole [ɻ] représente une spirante rétroflexe et non plus apicale. Étant donné la proximité de leur lieu d’articulation, ces deux variantes sont largement répandues.

  • Le phonème /ʁ/ peut aussi s’amuïr ou se vocaliser.

Exemples

travail — [tʀavaj] — [tʁavaj]

beurre — [ba͜œɹ] — [bœʁ]

part — [pɑ͜ɔ] — [pɑʁ]

arrête — [aʀɛt] — [arɛt] — [aʁɛt]

Types de conditionnement

Dans les régions où le [r] apical co-existe avec d’autres variantes, l’alternance entre la variante apicale et les variantes dorsales est fonction du contexte. À Montréal, Clermont et Cedergren (1979) observent que la variante [r] est plus fréquente en position prévocalique (75%) qu’en position postvocalique (60%). Flikeid (1984) présente des observations similaires pour l’Acadie et Thomas (1986) pour le français de Sudbury (Ontario). La vocalisation du /ʁ/ est principalement effective en contexte de diphtongaison. Conditionnement géographique

Au début des années 1950, un isoglosse fondé sur la prononciation du phonème /ʁ/ traversait le Québec un peu à l’est de Trois-Rivières. De façon générale, les locuteurs à l’est de cette isoglosse prononçaient [ʁ] ; ceux à l’ouest (plus particulièrement à Montréal) favorisaient [r]. De nos jours, le [r] est en régression rapide devant l’expansion de [ʁ]. En Acadie et dans l’Ouest Canadien, on trouve également les variantes [r] et [ʁ].

Aujourd’hui, la variante [ʁ] a le statut de variante prestigieuse. Dans les régions où les principales variantes co-existent, le facteur âge semble le plus déterminant, les jeunes locuteurs utilisant majoritairement les variantes dorsales. Le facteur classe sociale, s’il joue peu pour les locuteurs d’un certain âge, a une incidence sur l’utilisation du [r] apical par le locuteurs plus jeunes, celui-ci se retrouvant surtout chez les locuteurs de milieux moins favorisés.

Selon Santerre (1979b), la variante apicale serait d’autant moins utilisée que le contexte est plus formel, alors que Flikeid (1984) en Acadie et Thomas (1986) à Sudbury ne détectent aucune relation entre le registre et la variante utilisée. Clermont et Cedergren (1979) avancent provisoirement l’hypothèse d’une relation, chez certains locuteurs, entre la variante apicale antérieure et des effets d’insistance.

Originellement, le français, comme toutes les langues européennes, possédait un [r] apico-alvéolaire. Le changement vers un [ʀ] dorsal originerait de Paris au XVIIe siècle, alors que les parlers régionaux conservent encore un [r] apical. Au Québec comme en Acadie, le [r] est en régression rapide depuis au moins les années dix-neuf cent cinquante. Clermont et Cedergren (1979) font remonter le changement aux bouleversements sociaux consécutifs à la crise de 1929 et à la Seconde Guerre mondiale.

Liens avec d’autres phénomènes

Voir la rubrique concernant la chute de la consonne /ʁ/.

Bibliographie

Boucher 1975 Brent 1971 Cedergren 1985 Charbonneau 1955b Charbonneau et Marchal 1979 Clermont et Cedergren 1979 Cossette 1970 Deshaies-Lafontaine 1974 Flikeid 1984 Hull 1956 Juneau 1972 Léon 1967, 1983 Lorent 1977 Lucci 1973 Santerre 1976f, 1979b, 1981b, 1982 Thogmartin 1974 Thomas 1986 Tousignant 1983, 1987a, 1987b, 1987c Vinay 1950, 1973 Walker 1984