Diphtongaison
phono, phonétique, Québec, Canada, français, langue, phonétisme, variation, régions, régional, social, style, sociolinguistique
Description du phénomène
En français québécois, les voyelles longues sont souvent réalisées comme des diphtongues, c’est-à-dire des voyelles dont le timbre change en cours d’émission.
Symboles phonétiques
Pour transcrire une diphtongue, on utilise une séquence de deux symboles unis par un trait incurvé souscrit (tie bar). En contexte québécois, le noyau est souvent transcrit en taille normale alors que l’appendice variable ou glide est transcrit en plus petite police de caractère : [ᵃɛ].
Exemples
Avec /ɛ/ : père — [pa͜ɛʁ] — [pɛ:ʁ]
Avec /œ/ : peur — [pa͜œʁ] — [pœ:ʁ]
Avec /ɔ/ : fort — [fɑ͜ɔʁ] — [fɔ:ʁ]
Avec /ø/ : meute — [mœ͜øt] — [mø:t]
Avec /o/ : zone — [zɔ͜on] — [zo:n]
Avec /ɑ/ : pâte — [pɑ͜ɔt] — [pɑ:t]
Avec /ø/ : neutre — [nœ͜øtʀ] — [nø:tʀ]
Types de conditionnement
Les voyelles intrinsèquement longues /ɜ/, /ɑ/, /o/, /ɔ/, /ɛ̃/, /œ̃/, /ɔ̃/ et /ɑ̃/ peuvent être réalisées diphtonguées en syllabe fermée accentuée. Les voyelles brèves, /ɛ/, /a/, /ɔ/ et /œ/ peuvent aussi se diphtonguer quand elles sont allongées par les consonnes /ʁ/ et /z/ en syllabe accentuée. Devant /v/ et /ʒ/, les voyelles brèves sont allongées, mais ne se diphtonguent pas (innove, fleuve, loge). Comme le phonème /a/ devant /v/ et /ʒ/ peut être produit /ɑ/ dans certains parlers de Montréal, ce [ɑ] peut alors subir une diphtongaison.
garage — /gaʁaʒ/ — [gaʁɑɔʒ]
Il est possible de trouver des voyelles diphtonguées en syllabe inaccentuée, mais elles sont beaucoup plus rares. Seules les voyelles longues en syllabe entravée peuvent maintenir leur durée en syllabe inaccentuée (bête / bêtise). La diphtongaison du /e/ en syllabe ouverte finale est de plus en plus observée.
manger — /mɑ̃ʒe/ — [mɑ̃ʒœe]
Les parlers acadiens ne présentent pas de diphtongues et ceux de Charlevoix et du Saguenay en présentent moins que les autres, encore que le phénomène apparaisse en progression rapide chez les jeunes. La diphtongaison des finales –age et –av(r)e est caractéristique du français populaire de Montréal.
Pour Montréal, Santerre et Millo (1978) ont montré que la diphtongaison se retrouvait dans toutes les couches de la société, mais beaucoup plus fréquemment dans les couches populaires (68%) que dans la classe moyenne (21 %) ; la diphtongaison de –age serait limitée aux parlers populaires. On peut présumer que des patrons similaires existent dans les régions où la diphtongaison existe. Si la diphtongaison forte est évaluée très négativement, une certaine tendance à la diphtongaison existe dans tous les milieux et ne donne guère lieu à une évaluation stigmatisante.
L’incidence de la diphtongaison tend à diminuer dans les styles plus formels.
Les origines exactes de la diphtongaison sont mal connues. Il se peut que le français québécois ait conservé certaines voyelles complexes connues du français du XVIIe siècle tout en étendant cette possibilité aux autres voyelles longues. Juneau (1972) atteste l’existence de quelques diphtongues en français québécois du XVIIIe siècle et, à la suite de J. Pignon (1960), voit une parenté entre les prononciations diphtonguées de l’Ouest de la France, notamment du Poitou, et celles du français québécois.
Liens avec d’autres phénomènes
Voir les rubriques concernant l’allongement conditionné, et l’allongement acquis.
Bibliographie
Beauchemin 1977 Cedergren, Clermont et Côté 1981 Dagenais 1982 Demharter 1980 Dumas 1974a, 1981, 1987 Gendron 1966a, 1966b Haden 1954, 1973 Holder 1972 Hull 1956, 1968 Juneau 1972 Léon 1983 Lorent 1977 Morgan 1975 Paradis 1983 Pignon 1960 Santerre 1974, 1976d Santerre, Dufour et McDuff 1985 Santerre et Millo 1978 Squair 1888 Thogmartin 1974 Vinay 1973 Walker 1979, 1980, 1984